Librairie l'Herbe
rouge
1 bis rue d'Alésia, 75014 Paris
Entretien réalisé avec Marion Jagu.
L'entretien avec "Gégène", libraire à l'Herbe Rouge, est le tout premier que nous avons réalisé. Nous avons pris
rendez-vous, après avoir visité la librairie sur la pointe des pieds, en nous bataillant pour savoir qui s'aventurerai à parler. Finalement craquant sur Dans Moi de Kitty Crowther j'ai bien du passer à la caisse et en profiter pour glisser " On pourrait avoir un entretien avec vous ? " " Ça durera combien de
temps ? " " Heu. Dix minutes. Peut-être un peu plus. " " Si vous arrivez à faire moins d'une demi-heure je vous félicite ! ". On est reparti sourire en poche, avec la perspective d'un jeudi pas
comme les autres.
Avant de passer à la suite voici une description de la librairie qui fait pousser des étincelles sur la prunelle : Un
mélange de peluche à l'ancienne et à la main, une vitrine remplies de couleurs et de promesses de rencontres avec tel où tel écrivain/illustrateur, un classement qui rappelle que l'enfance ne
s'arrête pas à quinze ans : " de un à cent un ans " " de douze à cent douze ans " " etc.». Des bandes dessinées de qualité mise en avant. Un mini fauteuil chaleureux et accueillant, où les
enfants s'assoient, un livre à la main, pendant que leurs parents vadrouillent dans la librairie. Une caisse perdue derrière des livres et des livres. Mais surtout le fameux " Gégène" qui
n'hésite pas à raconter des histoires, à faire des réflexions-rires à voix hautes, à tous les occupants du lieu.
Nous voici Jeudi, et nous commençons à poser nos questions. La toute première arrive, facile, attendue, quand-est-ce et
comment a été créée la librairie ? La réponse arrive, rapide : en 1977 Gégène et ses deux compères
avaient envie de monter soit une librairie, soit un restaurant, comme on peut le constater les livres l'ont emporté. L'herbe rouge a donc ouvert ses portes. Au début elle contenait
tous les sujets de passions des trois librairies : politique, jeunesse, bande dessinée. Néanmoins le mouvement de l'édition jeunesse, de plus en plus virulent, a décidé les libraires à se
spécialiser dans ce secteur. En effet, il n'y avait à l'époque que deux librairies jeunesses à Paris, et presque aucune en France. Le projet était donc encore original, innovant, tandis
qu'aujourd'hui il est presque banal au vu de la multitude de livres édités.
Dans la foulée, le libraire nous a donné son opinion au sujet de la production jeunesse actuelle. Pour lui, l'explosion que
connaît le secteur dévoile surtout son aspect de plus en plus commerciale. Il y a de moins en moins de création. S'il se révéle le plus dynamique de l'édition française c'est
essentiellement parce qu'il est de moins en moins difficile d'éditer, de créer et de produire un livre jeunesse. Cela influe directement sur la qualité des livres, parmi lesquels on retrouve
énormément de " déchets" couvrant et écrasant les livres plus audacieux des petites maisons d'éditions; même les maisons d'éditions, réputées dans le milieu de la littérature jeunesse, rentrent
dans le jeu de la rentabilité. Ainsi le prix des librairies sorcières (Librairies spécialisés Jeunesse) est de plus en plus difficile à remettre, car il faut "filtrer" une quantité
impressionnante de livres.
Par la suite, nous avons interrogé "Gégène" sur la façon dont la librairie effectuait son choix parmi les livres :
Les libraires établissent évidemment leurs choix en prenant en compte des présentations faites par les représentants.
Cependant au regard de la production titanesque d'ouvrages, les représentants n'ont souvent pas les livres avec eux, et n'ont pas eu le temps de les lire. Il faut alors se fier en premier lieu à la quatrième de couverture. Ensuite "Françoise" lit entièrement chaque ouvrage jeunesse
sélectionné et ne fait entrer sur les rayons que ceux qu'elle juge acceptables : "les coups de cœurs, et les coups de tendresses». Mais les libraires se fient aussi à l'avis postérieurs des
clients. La nouveauté, tant qu'à elle, n'entre dans les rayons que si elle suscite un engouement important. Parfois les livres ne sont placés qu'un an après leur parution.
Selon "Gégène" les nouveautés ne se vendent que sur la période des deux jours suivant l'annonce de leur parution dans les
médias : " Nous sommes dans une société de surinformation". Toutefois la médiatisation prend une place moins important que l'on ne le pense, les livres continuent à grandir, à prendre le temps,
avant d'acquérir de la notoriété, et se vendent ensuite sur de longues durées.
Autre élément important déterminant le choix d'un livre : Le quartier où est située la librairie, et sa population.
Arrivant à ce point, nous avons demandé au libraire pourquoi il avait choisit ce quartier plutôt qu'un autre et comment
était constituée la clientèle :
Le choix de l'emplacement s'est fait d'une part en fonction des lieux d'habitations des trois librairies, c'est à dire entre
le treizième et le quinzième arrondissement, mais aussi parce qu'il y avait une école à proximité. Au fil des années la librairie s'est implantée dans le quartier, la clientèle a tournée de
grands-parents à parents, de parents à enfants, etc. Ceux qui y viennent sont en grande partie des habitués. Ainsi l'Herbe Rouge compte 800 cartes de fidélités. Restant dans les chiffres,
"Gégène" nous délivre le nombre de clients par jours : environs 25.
Sans compter les habitués, il y a aussi une grande part de clients qui viennent suite à la réputation que s'est construite
l'Herbe Rouge sur ses trente années d'existence.
Elle compte ainsi un chiffre d'affaire d'à peu prés 300 000 euros au mètre carré.
Nous en sommes venus au partage des tâches entre les trois librairies :
Magalie, la plus jeune des trois, se charge de la rentrée des réassorts. Françoise reçoit les représentants, sélectionne les
nouveautés, et fait la comptabilité. Gégène, s'occupe surtout du contact avec le client et des commandes, mais parfois il se mêle des nouveautés et de la comptabilité. Toutefois cette répartition
n'est jamais permanente, tout dépend du nombre de clients, du temps, etc.
Ensuite, nous avons abordé le thème de la rentabilité des rayons de la librairie :
En ce qui concerne la jeunesse, ce sont les albums de O à 3 ans et de 0 à 6 ans, destinés aux crèches, aux maternelles, et
aux primaires. La littérature adulte, qui ne constitue que 20 % du stock, réalise 30 % du chiffre d'affaire, surtout les romans policiers. Ces livres s'écoulent plus rapidement que les livres
jeunesse et sont souvent tout aussi cher quand ils ne sont pas en poche. La bande dessiné, très présente dans la librairie (située face à la caisse), se vend de façon inégale entre celle destinée
à la jeunesse et celle destiné aux adultes, beaucoup moins acheté.
Les livres documentaires destinés aux enfants se vendent beaucoup moins bien. En effet les adultes n'osent pas les acheter
évoquant comme raison le fait qu'ils ne connaissent pas suffisamment les goûts des enfants.
De même le rayon " famille " s'écoule très difficilement, toutefois la librairie le conserve puisqu'il a un lien direct avec
l'enfance.
La place destinée à exposer les jeux est elle aussi présente pour relever l'appartenance de l'Herbe Rouge à la jeunesse. Les
jouets se vendent bien, mais l'espace qui leur était réservé a diminué pour laisser plus de place au rayon jeunesse. Effectivement auparavant la librairie comptait une surface avec un grand
tableau en forme de baleine, où les enfants pouvaient venir dessiner, qui a disparu.
Du côté adulte, ce sont les livres de science humaines qui ne se vendent pas.
Nous avons continué en demandant à "Gégène" comment s'organiser les animations de la librairie, et comment se construisait
la vitrine :
En ce qui concerne les animations, il s'agit essentiellement de venues d'auteurs et d'illustrateurs jeunesse. Généralement ,
ils choisissent des gens qui ont la capacité de présenter un certains nombres de livres, qui se sont construits une certaine renommée, et vont être suivis. Il n'y a que durant la semaine des
Librairies sorcières qu'ils mettent en avant des auteurs peu connus. En 25 ans d'existence, ils ont fait intervenir six auteurs et illustrateurs.
Les vitrines sont souvent constitués en fonction de ces venues (en ce moment Joëlle Jolivet), mais aussi sur des thématiques
(En février : l'amour).